Performatif : quand dire, c’est faire la guerre

Businessman pointing his finger isolated on a white background

Pour réussir à confiner une nation entière en catastrophe face à une menace encore intangible, et seulement quelques jours après avoir prôné le contraire, il faut sortir les grands moyens. Le discours dispose pour cela d’une arme redoutable qui fonctionne encore mieux à l’ère de la post-vérité : la performativité.

Vous avez déjà probablement utilisé ce mot en voulant parler de performance. Pourtant, l’adjectif « performatif » n’a pas de lien avec le nom féminin « performance ». En revanche, si vous voulez faire en sorte que votre prise de parole se traduise par des actes, c’est que vous cherchez une rhétorique plus performative.

Lecture 2 minutes

Qu’est-ce qu’un langage performatif ? 

Un langage performatif, c’est un discours qui va utiliser des verbes performatifs dans le but de réaliser une action par son énoncé. Dans une phrase, c’est un verbe, qui par son énonciation, exécute l’action qu’il exprime. 

Par exemple, lorsqu’un président déclare « je décide, il exécute », il recadre clairement son ministre. Il produit un énoncé performatif. On retrouve ce type de formulation lorsqu’un autre président énonce « je refuse le scénario de l’attentisme et de la frilosité ». Ou encore quand un ministre formule « je vous demande de vous arrêter ». 

Vous remarquez deux choses. Le performatif se construit en général avec un verbe à la première personne, et au présent. Vous constatez aussi que ça ne fonctionne pas toujours, surtout en politique. Mais l’idée est là. 

Quand dire, c’est faire ? 

C’est le philosophe du langage John Austin qui a développé la théorie des actes de langage dans un cycle de conférences données en 1955, et rassemblées dans un ouvrage posthume intitulé en français Quand dire, c’est faire

Le Britannique s’intéresse aux énoncés, plutôt qu’à l’approche logique du langage, et notamment aux énoncés performatifs. Ses travaux seront développés par le philosophe américain John Searle. Lui aussi soutient que le langage n’est pas qu’une forme de représentation du monde, mais aussi une forme d’action sur les autres

À l’opposé de l’énoncé performatif se trouve l’énoncé constatif. Lui ne produit pas une action, mais se contente de la décrire. « Je dissous, aujourd’hui, l’Assemblée nationale » ne revient pas à matériellement dissoudre un parlement lors d’une allocution radiophonique. D’autant moins que l’action constitutionnelle est aussi une figure de style. 

Performativité et politique 

La crise du Covid-19 est un contexte intéressant pour le langage et la performativité. Cette situation complexe comporte une forte dimension abstraite. Ainsi, le fauteur de trouble est invisible et les conséquences peu visibles. Nous ne pouvons globalement qu’observer nos propres réactions : confinement et couvre-feu, masques et protocoles. 

À ce titre, la difficulté pour le Gouvernement est de faire prendre conscience aux Français d’une menace estimée vécue comme relative pour la très grande majorité de la population. La réponse est simple : créer une guerre avec des mots. C’est le conflit qu’a amorcé le président de la République, Emmanuel Macron, avec son fameux « nous sommes en guerre ». 

L’astuce est précisément d’avoir joué sur les contours parfois incertains entre performatif et constatif. Par le biais d’une description, il génère un conflit, au moins sur le champ de bataille lexical, repris depuis en boucle par l’exécutif. Ici, c’est la communication qui est performative.

Pour en savoir plus