Rien de tel qu'un discours devant un sous-marin nucléaire d'attaque pour regonfler son ethos.

Vendredi 12 juillet dernier, le président de la République Emmanuel Macron inaugurait le Suffren. Le lancement d’un tel bâtiment fait traditionnellement l’objet d’une allocution, et le chef de l’État s’est donc prêté à l’exercice. Si celui-ci a pu sembler convenu à de nombreux médias, une analyse sérieuse de son discours en dit bien long sur les messages que veut nous faire passer celui qui est aussi notre chef des armées

Le temps fait bien les choses

Le président de la République sort d’une longue séquence consécutive à la crise des Gilets jaunes, qui a occupé l’agenda politique depuis des mois. Elle a mobilisé et consommé beaucoup de ressources, tout en exigeant un traitement dans l’urgence.

Ce 12 juillet, un premier message est clair : Emmanuel Macron veut du temps.

Son texte comporte 49 mots en lien avec le champ lexical temporel (« décennies », « année », « temps », « ère », etc.), ainsi que 29 modalisations de temps (« aujourd’hui », « souvent », « à l’horizon », « déjà », etc.). Le Suffren, c’est un projet d’ingénierie et de politique de près de 100 ans, sur plusieurs générations de personnels, de militaires et de présidents. Autrement dit, on ne fait de grandes choses qu’avec du temps.

Ma réalité est celle de l’excellence

Un discours vise, avant toute chose, à construire une réalité. Celui-ci ne déroge pas à la règle.

Sa méthode est cependant remarquable et fait coup double : 32 adjectifs numériques (« 8 millions d’heures de travail », « 10 ans d’études et de développement », « 160 kilomètres de câbles », etc.) rendent incontestable l’expertise à laquelle s’associe Emmanuel Macron, et illustrent aussi la dimension marketing de l’allocution présidentielle. Car ce sont bien les présidents de la République qui sont les VRP de ces armes régaliennes : la ministre de la Défense australienne, dont le pays a fait l’acquisition de 12 Barracuda, était présente.

Ce ne sont aussi pas moins de 9 références à la capacité, comme aptitude, qui sont faites dans le texte (« capacité stratégique », « capacité d’action », « capacité opérationnelle », etc.), et 8 autres au champ de la connaissance (5 fois la notion de « savoir-faire », 2 fois de « compétence », et une fois d’« expérience »).

L’hommage miroir

Car la déférence rendue aux professionnels, du public civil ou militaire comme du privé, n’est pas totalement désintéressée. La France a aussi son écosystème d’industries de la défense. Et dans celui-ci, quel que soit l’acteur concerné, on retrouve nécessairement l’État à un moment ou à un autre. Et finalement, un chef d’État qui congratule un groupe naval dans lequel le même État est actionnaire majoritaire, c’est toujours l’État qui parle de l’État.

À parité, tout d’abord, car si près de 30 % des pronoms relèvent du « vous », lorsque le président adresse ses compliments, l’autre grande masse de pronoms, pour 30 % également, sont des « je ».

Indirectement, ensuite : les actants, c’est-à-dire les mots placés avant les verbes, concernent pour 22 d’entre eux l’armée, pour 10 les hommes de l’art de la construction, pour 5 la loi, et pour seulement 2 des présidents.

Une histoire de connexion

Si le modeste serviteur de l’État sait se cacher derrière ses avatars actants, nul doute qu’il compte exercer pleinement et totalement ses prérogatives régaliennes. Les actés, c’est-à-dire les termes placés après les verbes, concernent pour 49 d’entre eux le temps, comme nous l’avons évoqué plus haut, 30 la France, 8 la liberté, 6 la sécurité, et encore 6 pour le combat.

Pour le traduire dans les paroles, Emmanuel Macron choisit d’abord une figure de style appelée anaphore. Cette répétition en début de phrase vient marteler une idée : le chef veille. Il est garant, et légitime sa position de leader.

Ensuite, il reprend 13 fois le connecteur logique exprimant la cause « parce que ». Si l’objectif ici est bien de construire un raisonnement, on constate surtout que, de la même façon qu’un discours cherche à édifier du réel, l’autoréférence sert ici à regonfler un ethos qui a considérablement souffert les mois derniers.

Après les gymnases des élus de France et de Navarre, nul doute que l’arrière-plan d’un sous-marin nucléaire d’attaque vient étayer la stature de l’homme, sinon de la fonction, dont les Français attendent tellement.

Conclusion

La séquence initiée par l’affaire Benalla, poursuivie par la photo des Antilles, puis par la crise des Gilets jaunes a constitué une lente descente aux enfers pour le chef de l’État, tout comme pour sa cote dans les sondages. Coïncidence remarquable, c’est au moment où il abandonnait sa posture « jupitérienne » qu’il était finalement le moins populaire. Paradoxe français de choisir des rois que le peuple aime détester, l’étrange exercice du pouvoir ne nécessite pas moins de conserver une apparence de puissance en chaque instant.

En se légitimant dans une longue et noble filiation de l’expertise technique et des hommes politiques de l’indépendance française, en prouvant aussi sa capacité à faire rayonner la force militaire de la nation et à la vendre, il est aisé de constater que le chef de l’Olympe est à nouveau en selle.

Et si l’attribut de Jupiter est la foudre, Emmanuel Macron a choisi le MdCNDisponible à l’export.