Le paternalisme libertaire : l’autre nom du nudge

Le nudge, ou la « méthode douce » du « coup de coude / pouce » dixit ses créateurs Richard Thaler et Cass Sunstein, se définit également par ces derniers comme le « paternalisme libertarien ». Derrière cet apparent oxymore liant deux termes suspects, c’est bien tout l’esprit du nudge qui est contenu dans ces deux mots. Dans cet article, nous allons prendre le temps de bien cerner ces concepts, livre à la main, car ils permettent de bien comprendre les enjeux réels de cet outil, utilisé parfois à tort et compris souvent de travers.

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Rappel sur l’architecture de choix : le retour des frites

Dans notre précédent article, nous avions laissé notre ami Christophe, responsable des cantines des écoles de Chantecoq, se sortir brillamment d’un dilemme mêlant différentes injonctions contradictoires grâce à l’architecture de choix. En clair, mettre en avant les haricots verts au self est une bonne idée pour espérer les voir atteindre les assiettes des enfants, ou à tout le moins, disputer un peu d’espace aux frites et au ketchup.

Ce n’est pas l’idéal, certes, mais sur l’effectif total des écoliers de Chantecoq, il parvient à faire manger des haricots, un peu, sans risquer une révolution de la part des chères têtes blondes privées de frites, des parents ravis de jouer les nutritionnistes et allergologues alimentaires, ou encore des nombreux agriculteurs de pomme de terre et de colza du coin. Dans le temps, les Christophe des cantines contribuent, sur une population entière, à diminuer un peu l’effectif des futurs obèses, et c’est déjà beaucoup pour le budget santé d’une nation.

Voilà. Si vous avez compris cette histoire et ces subtilités (eh oui, il y en a plein), vous avez tout compris au nudge et vous voyez à quel point le concept est dévoyé, surtout en France. Car si Richard Thaler et Cass Sunstein ont inventé cet outil, c’est dans le contexte social et économique très particulier des Etats-Unis, qui sera traité dans un prochain article sur les politiques publiques et le nudge. Comme promis, examinons, à l’aune de notre histoire de cantine, ce qu’on doit entendre par le paternalisme libertaire.

Le paternalisme libertaire : un genre de paternalisme bienveillant et pas trop envahissant (normalement)

Dans le fond, qu’est-ce qui pousse Christophe, responsable des cantines des écoles, à agir comme ça ? Eh bien, c’est que Christophe se sent concerné par « ses » écoliers, dont il a la lourde tâche de remplir sainement les estomacs, afin qu’ils étudient correctement et soient les citoyens efficaces et responsables de demain. Rien de moins. Et puis Christophe est aussi un père, de deux enfants, qui fréquentent ses propres selfs, et qui pense que ce qui est bon pour eux – les haricots – est bon pour les autres et inversement.

Et qui viendrait discuter du bien-fondé de cela ? Les haricots – bon pour la santé – font partie des rares consensus scientifiques qui passent encore dans la société sans trop de débats, et visent un objectif tout aussi consensuel : améliorer la qualité de vie de tout le monde (des mangeurs de haricots, et de la société qui aura demain des mangeurs de haricots productifs). D’ailleurs, si vous interroger un élève, il vous récitera dira spontanément qu’en effet, les haricots, c’est « bon pour la santé » (et il reprendra des frites dès que vous aurez le dos tourné, et vous fermerez les yeux parce que vous comprenez maintenant le paternalisme bienveillant du nudge).

Donc typiquement, le paternalisme libéral de Christophe en particulier, et celui du nudge en général, c’est l’idée d’aider les gens à atteindre un objectif qu’il se représentent eux-mêmes, qu’ils souhaitent atteindre, et pour lequel ils éprouvent parfois des difficultés. Autrement dit, ils consentiraient à un coup de main, éventuellement, si on les aidait un peu. Mais comme ça demande tout de même un effort, il s’agit d’être subtil. Voyons comment.

Le paternalisme libertarien : influencer un peu en respectant beaucoup la liberté individuelle (normalement aussi)

On se figure mal ce que représente la notion de liberté en termes de philosophie politique pour les Américains. Et pourtant, il convient d’avoir absolument cette donnée à l’esprit pour comprendre pourquoi ces derniers ont inventé le nudge. Mais revenons à Christophe, notre chef cantinier bien de chez nous. Pourquoi mise-t-il, sans le savoir, sur l’architecture de choix qui lui permet de parvenir à ses fins sans attraper de migraine à la réunion des parents d’élèves ou lors de l’inspection ?

Parce que Christophe croit à l’intelligence et à l’autonomie des individus. Son boulot, c’est de montrer les haricots, pas d’ennuyer les gens en leur imposant. Et de toute façon, ça ne marche pas, les enfants n’y touchent pas, se bourrent de pain à la place, et compensent avec un goûter XXL.

En proposant une solution qui coche toutes les cases des attentes de toutes les parties prenantes pour un objectif consensuel, Christophe met les usagers devant un choix qu’ils peuvent faire, ou non, et qui correspond d’une certaine façon à leur attente : manger plus sainement pour être bien, tout de suite, et moins malade, plus tard. Mais comme Christophe est un paternaliste libertarien, il est aimable de la même façon avec l’écolier qui prend deux fois des frites et ne touche pas aux haricots. Lui propose, ils disposent. Et ses tableaux Excel lui montrent que sur l’effectif total, il modifie un peu et dans le temps les habitudes alimentaires de plein de gens sans les brusquer ni leur faire la leçon.

Attention, au risque de répéter : Christophe ne manipule pas les gens. Les données du problème sont visibles de tous, et compréhensible même pour un enfant. Il n’y a rien de caché, ni, au fond, de génial. Christophe montre une voie, simple et balisée, qui peut être empruntée. Ou non. Ce qui compte pour Christophe, à la fin, ou pour un exécutif, c’est que le cap soit légèrement infléchi, pour une bonne raison, sans tromper qui que ce soit, sans forcer l’intelligence (ou l’idiotie) individuelle.

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