Le maître de la voix et la voix de son maître | Les dessous du discours

Malgré les commentaires des spécialistes, les discours d'Emmanuel Macron et d'Édouard Philippe sont sur la même longueur d'onde.

Qu’est-ce que les discours peuvent nous apprendre sur la pratique du pouvoir par Emmanuel Macron et Édouard Philippe ?

Car l’organisation du pouvoir exécutif sous la Ve République est une énigme pour bien des constitutionnalistes français comme étrangers. En effet, le régime, taillé sur mesure pour Charles de Gaulle, oscille depuis 60 ans entre différentes façons d’incarner la fonction du chef de l’État, ainsi que les complexes relations avec le Premier ministre, chef du gouvernement.

Un cas d’école : l’attaque terroriste de la préfecture de police de Paris du 3 octobre 2019

Ce jour-là, un employé apparemment sans histoires – ce qui sera démenti plus tard et fera l’objet d’une polémique – assassine quatre de ses collègues et en blesse deux autres.

C’est la stupeur générale. Les lieux, très sécurisés, se veulent un sanctuaire pour ceux qui, chaque jour, luttent notamment contre le terrorisme. Pourtant, c’est bien de l’intérieur que viendra l’attaque. Emmanuel Macron s’est exprimé sur cet événement lors d’un hommage rendu le mardi 8 octobre 2019 dans la cour même de la préfecture.

Les médias en tireront principalement deux informations : « l’hydre islamique » et la « société de vigilance ». Les deux expressions, sorties de leur contexte (le texte du président fait plus de 8 500 signes), feront couler beaucoup d’encre d’éditorialistes et défiler beaucoup d’experts sur les plateaux télévisés.

Peut-être au point que le Premier ministre, Édouard Philippe, sentira le besoin de préciser les propos d’Emmanuel Macron dans un autre discours, prononcé cette fois le 18 octobre 2019 à l’École militaire. Message reçu cinq sur cinq par les médias : la « société de vigilance » devient « société de civisme ». A priori, l’Agence tous risques attendra…

La leçon que nous tirons pour notre part de ces deux discours, c’est la manifestation éclatante de l’organisation du pouvoir entre les deux hommes.

Au président de la République la construction du récit et l’élaboration de la stratégie

Sans surprise, Emmanuel Macron exploite pleinement la tribune qui s’offre à lui pour jouer à fond la carte de l’ethos. La Nation est meurtrie et l’heure n’est pas encore aux disputes : les Français font bloc derrière le chef d’État, qui égrène l’histoire de l’attaque de la préfecture.

Avec une profusion de détails, de modalisations (57 au total) et de verbes factifs (63 % du total), il rapporte un récit, tel un grand reporter, qui décrit une scène de combat. C’est normal, d’une certaine façon, il y était : c’est l’État qui a été touché, et il l’incarne par sa fonction. Mais il lui donne des visages et des noms : ceux des fonctionnaires frappés à mort et blessés.

Et c’est avec tout autant d’informations, d’actions et de marqueurs d’intensité qu’il construit la suite du récit, en réaction à l’événement tragique, jusqu’au « happy end » où « nous l’emporterons, car nous avons cette force d’âme ».

Quitte à faire le plein d’ethos, le président joue aussi la carte du rassemblement. Il a recours 13 fois au pronom « je », en égale mesure, d’ailleurs, avec le « vous » désignant les fonctionnaires de police présents lors de son allocution.

Et c’est sans surprise que le « nous » émerge clairement : il est utilisé 23 fois et représente donc près de 30 % des pronoms totaux. Le président est avec les Français, et il attend la réciproque.

Parmi les notions les plus usitées, ce sont celles relatives à la nation qui se démarquent (17 fois), puis à l’islam (8 fois), à la famille (8 fois), au combat (7 fois), à la législation (6 fois) ou encore au terrorisme (6 fois).

C’est plein de nuances, et martial juste ce qu’il faut. Le pathos est aussi présent, mais pour Emmanuel Macron, il est inutile d’en rajouter. Bref, c’est un discours présidentiel sans faute et parfaitement maîtrisé.

Au Premier ministre les menus détails et la mise en œuvre de la tactique

Dans un tout autre contexte, l’École de guerre, le Premier ministre Édouard Philippe prononce dix jours plus tard un discours dans le fond sur le même sujet, le terrorisme, mais bien différent. Si les journalistes retiennent le message apaisé d’une « société de civisme » plutôt que d’une « société de vigilance », le sous-texte est survolé. Et c’est bien dommage tant il est riche d’enseignements.

Les thèmes tout d’abord sont marquants : même si le contexte est propice, ce ne sont pas moins de 38 notions relatives à l’armée qui sont utilisées. Si le ministre assure ne pas souhaiter la « remilitarisation de la société », son texte le sous-entend indiscutablement.

Mais est-ce étonnant, alors que pour les Français, le visage du rempart contre le terrorisme est plus celui d’un soldat de l’armée de Terre de la mission Sentinelle que celui d’un policier ?

Quasi-symétrie amusante pour les connaisseurs des concepts inconciliables : le mot « liberté » est employé 10 fois, et celui de « sécurité » 9 fois. Ce qui ne manque pas de poser « question » à Édouard Philippe : le terme est utilisé 11 fois.

Le style général du texte indique plutôt un recours au logos : 23 % des verbes sont déclaratifs et 8,2 % des modalisations sont des affirmations. Ici, pas de doute, le Premier ministre argumente : l’émotion est passée le 8 octobre, place à l’action et au plan.

Et c’est Édouard Philippe qui est à la manœuvre : il utilise 49 fois le « je », qui représente donc 22 % des pronoms. Mais il a recours aussi 31 fois au « on » (13,9 %), que l’on pourrait additionner au « nous », qui apparaît 34 fois (15,2 %).

C’est donc le gouvernement qui sonne la charge contre le terrorisme, et c’est l’armée qui est mobilisée, ce qui est loin d’être anecdotique.

Société de vigilance ou société de civisme : une société en guerre ?

Édouard Philippe reprendrait-il Emmanuel Macron ? Certainement pas ! Comme toujours, le diable est dans les détails, et si les polémiques ont porté sur des fragments de leurs discours, chef de l’État et chef du gouvernement parlent bien d’une seule et même voix. On est bien loin du « je décide, il exécute » de Jacques Chirac et Nicolas Sarkozy.

Et le message est limpide, tandis que les rôles sont clairs. La lutte contre le terrorisme est bien une guerre. Elle est certes de basse intensité sur notre sol, mais elle est bien là, et pour longtemps. Le « à la fin » évoqué par Emmanuel Macron semble bien lointain. De son côté, Édouard Philippe et son gouvernement travaillent au plan de bataille et à son application.