La rhétorique de Greta Thunberg | Les dessous du discours

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À l’occasion de son allocution au siège des Nations Unies à New York ce 23 septembre 2019, la jeune militante suédoise Greta Thunberg a une fois de plus stigmatisé les pays qui n’en feraient pas assez pour lutter contre le réchauffement climatique. Véritable phénomène médiatique, cette lycéenne est devenue en peu de temps la nouvelle égérie d’un écologisme combatif, en réussissant la prouesse de parvenir à mobiliser notamment la jeunesse éduquée occidentale.

Mais est-ce pour autant une affaire de discours ? Si le buzz semble assuré à chacune de ses interventions, repose-t-il sur la performance du texte ou de l’orateur ? Ou sur autre chose ? Revenons sur le document prononcé par Greta Thunberg devant des députés de l’Assemblée nationale le 23 juillet dernier.

La bataille du climat, un terrain fertile pour les chiffres et le logos

Afin de convaincre ses interlocuteurs, Greta Thunberg se sert des données des scientifiques du GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat). Elle a raison, et c’est un marronnier de la dialectique : les chiffres apparaissent comme des informations fiables, car ils sont censés représenter un matériel mesurable.

Devant des députés français, 35 % des adjectifs utilisés par Greta Thunberg sont de type numérique.

On retrouve ainsi une avalanche de degrés, de tonnes, d’années et de pourcentages — 580 gigatonnes, 67 pour-cent, huit ans et demi, 1 degré et demi — qui viennent construire le décor du récit de Greta Thunberg.

Ce recours au logos est somme toute assez logique pour l’image d’écolière studieuse qu’elle présente, volontairement ou non : on attend d’un brillant élève qu’il récite sa leçon, avant de se hasarder, éventuellement, à formuler un jugement.

Le seul écueil dans cette stratégie de communication est finalement de parvenir à une prise de conscience des enjeux et, bien que le concept de gigatonne soit impressionnant, il n’est guère parlant. C’est là qu’intervient le pathos.

Le réchauffement climatique est aussi une affaire de pathos et de sentiments

Rappelons en effet qu’un bon discours fonctionne avec un mélange équilibré de logos, d’éthos et de pathos. Rester sur des considérations techniques serait dangereusement soporifique, quand bien même elles seraient exactes.

C’est ainsi que des données, qui dépeignent un tableau particulièrement sombre, deviennent instantanément dignes de l’attention la plus soutenue.

Pour forger son système argumentatif, Greta Thunberg utilise de nombreux marqueurs de modalisation. Ils sont principalement de deux ordres :

  • l’intensité (53 termes), tout d’abord, avec par exemple « beaucoup de gens, beaucoup de politiciens » ou « n’êtes-vous tout simplement pas assez mature »,
  • la négation (37 notions), également, dans « parce que personne d’autre » ou encore « pas une seule fois, pas une seule fois je n’ai… ».

Au surplus, Greta Thunberg structure habilement ses propos grâce à des connecteurs d’opposition (« mais je vais aussi vous dire ceci »), de comparaison (« c’est presque comme si vous ne saviez même pas »), de disjonction (« ou peut-être n’êtes-vous »), de cause (« parce que même ce fardeau ») et de condition (« et agi en fonction de ces faits »).

C’est très efficace et la majorité des auditeurs doivent ressentir à ce moment-là un malaise palpable.

Une égérie de l’écologie à l’éthos brut de fonderie

Reste la question de l’éthos. Nous l’avons vu précédemment, le texte de Greta Thunberg est saturé de données insistant sur le logos. Et ce logos correspond bien au type de discours que l’on attend d’une lycéenne, c’est-à-dire un peu scolaire. Dès lors, comment placer la crédibilité ?

Car notre oratrice suédoise est trahie par sa jeunesse, qui va avoir tendance à compliquer la tentative de prise de posture d’expert. Celui-ci, en général, s’imagine expérimenté et nécessairement plus âgé.

Donc pas d’éthos dans le texte, et pourtant l’alchimie fonctionne. De quelle façon ?

L’éthos, c’est Greta Thunberg. En tant qu’individu. C’est cet égo un peu étrange et ce visage difficile à lire, incarné par une toute jeune lycéenne. C’est cette obsession, transformée en rage hier à l’ONU, pour une cause dont elle personnifie la brutalité des enjeux. Elle est la figure naïve, fragile et sévère à la fois, que peut porter un enfant sur le comportement d’un adulte, typiquement un parent, pris en flagrant délit de transgression d’un interdit en cachette.

Fruit du hasard ou mise en scène bien huilée, force est de constater que cette dualité discours/discoureur fonctionne à merveille.

Que faire lorsque l’on ne peut rien faire ?

Au fond, que veut dire Greta Thunberg dans ce discours ? Faute de trouver un seul verbe performatif, il n’est pas certain que l’action soit précisément ce qu’elle vise dans ce texte. Est-ce pour autant une forme d’impuissance ? On peut en douter au regard des cohortes de sympathisants acquis à sa cause. Feindre l’impuissance semble plutôt une stratégie de communication voulue.

En revanche, elle n’hésite pas à désigner des coupables.

Les localiser est aisé. Ce sont les actants de ses propositions : les journalistes (3 fois), les élus (1 fois), les députés (1 fois), les chefs d’entreprise (3 fois), les politiciens (4 fois) et les dirigeants (1 fois).

Les victimes sont elles aussi faciles à identifier. Cette fois, ce sont les actés de ses déclarations : le climat (3 fois), la température (7 fois) et bien sûr les enfants (4 fois).

Cette tendance à segmenter entre les bons et les mauvais se traduit aussi dans un recours assez équilibré entre les pronoms « nous » (environ 35 %) et « vous »/« ils » (environ 34 %).

Si cette technique est tout à fait logique dans le but de dresser une démarcation claire entre ses partisans et ses ennemis, Greta Thunberg aurait peut-être dû en rester là et éviter d’évoquer à deux reprises l’idée qu’un autre accord de Paris, secret cette fois, existerait.

En effet, même s’il s’agit probablement d’ironie, le complotisme est un argument qui a plutôt tendance à jeter le discrédit sur celui qui l’utilise, et il ne semblait pas ici nécessaire d’insister davantage sur ce point.