Emmanuel Macron : l’analyse rhétorique de sa lettre aux Français qui annonce sa candidature

C’est dans une lettre adressée aux Français, par le truchement de la presse, que le président de la République a déclaré son intention de solliciter un deuxième mandat. Après avoir retardé au maximum son entrée en campagne au grand damne de ses adversaires, le président-candidat souhaite probablement par cette forme épistolaire et originale rester — comme à son habitude — en surplomb de la mêlée et maître du temps. Mais est-ce qu’une bonne lettre fait un bon discours ?

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Un support idéal pour appuyer sur le logos

Un discours, ici une lettre, doit prouver la qualité de l’orateur dans trois dimensions : le logos, c’est-à-dire sa capacité à dérouler une argumentation ; le pathos, soit la façon de faire appel aux sentiments de celui qui reçoit le message ; l’ethos, autrement dit la crédibilité de celui qui émet le message.

L’originalité d’Emmanuel Macron, c’est d’avoir recours à une brève lettre (moins de 1000 mots) destinée aux Français. Si le président sortant François Mitterrand a fait de même en 1988, sa lettre faisait, elle, presque 50 pages, mais l’époque est différente et la capacité d’attention du public moindre.

Un bilan qui va à l’essentiel pour préserver l’ethos

Si les discours de ses concurrents durent environ une heure, la lecture de sa missive ne prend que quelques minutes. C’est assez osé, tant il semble risqué de réduire un autobilan de cinq ans à quatre pages. Pourtant, cette concision permet deux choses.

Tout d’abord, le condensé d’information donne paradoxalement une impression de consistance. En évitant de se perdre dans les détails pour plutôt aligner de nombreux thèmes variés, le président-candidat veut prouver la multitude de ses actions et de ses réformes. Presque 64 % du total des connecteurs sont ainsi des connecteurs d’additions. C’est-à-dire des « et » ou des « aussi ».

Ensuite, en ne perdant pas trop de temps à annoncer sa candidature, bien qu’il s’agisse d’un sujet qui écrase l’agenda politique depuis plusieurs semaines et qui étouffe ses opposants, Emmanuel Macron veut faire comprendre qu’il est occupé par des choses bien plus importantes.

La force de l’argumentation tranquille

De plus, en moins de 1000 mots, il est plus aisé de peser chaque terme, ce qui est bien entendu le cas d’espèce. Le style argumentatif déployé dans ce texte s’appuie notamment sur quelques caractéristiques remarquables :

  • Des modalisations d’intensité. Ce sont des petits mots comme « plus », « tous », « tant », « chaque », etc. Contrairement à ses concurrents, ces derniers viennent logiquement défendre un bilan, plutôt que de dépeindre un supposé état catastrophique de la France. Ils appuient donc le logos plutôt que le pathos.
  • Des modalisations de manière. Il s’agit là de termes qui viennent plutôt nuancer un discours : « ensemble », « rarement », « grâce », etc. C’est intéressant parce que là aussi, c’est le seul discours qui en comporte, proportionnellement aux autres marqueurs, autant (près de 16 % du total des modalisations). Il s’agit d’un autre avantage du format lettre, qui permet d’harmoniser le texte.

Sans aucun doute, l’impression d’équilibre et de pondération dans le texte vient renforcer la présentation d’un président compétent, travailleur et désintéressé.

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Du pathos vite expédié

Si l’on pouvait s’attendre à ce que le président Macron s’appuie sur l’une de ses forces, l’argumentation, ce texte confirme qu’il n’a pas trop l’intention de s’attarder sur ce qui pourrait être l’une de ses faiblesses : le manque de pathos.

D’une part, parce qu’il est probable qu’il sache bien, après cinq ans d’exercice du pouvoir, que les sentiments qu’il suscite à son endroit sont parfois mitigés. Son âge, relativement jeune pour un président de la République, et son côté technicien, compliquent les relations qu’il entretient avec les Français.

D’autre part, parce que jouer sur les sentiments ne semble pas être sa marque de fabrique politique. Son parcours très brillant et sa relative fraîcheur politique l’autorisent peut-être à ne pas ressentir le besoin d’être un brin démagogique, au sens de liant politique. Cette authenticité le rend parfois quelque peu abrupt.

Ainsi, la concession à d’éventuels échecs sera expédiée par un rapide « nous n’avons pas tout réussi », et pour lequel le « nous » pose bien des questions. La posture reste clairement en surplomb, « jupitérienne » comme le terme a si souvent été utilisé.

L’avantage du support, une lettre, pour le logos devient en fait un handicap pour le pathos. Mais il s’agit, sans aucun doute, d’un choix assumé de la part du président-candidat.

L’ethos d’un chef de l’État affairé

Dans une campagne présidentielle, le cas d’un président sortant est clairement à part. Ses adversaires doivent faire la démonstration de la valeur de leur personne et de leurs idées. Le locataire de l’Élysée, lui, doit être en mesure de justifier la poursuite de sa mission et défendre son bilan.

Reprendre la guerre de mouvement pour enjamber la campagne

Autrement dit, les uns sont dans une posture dynamique, tandis que l’autre peut rapidement se trouver en position d’assiégé. La grande idée d’Emmanuel Macron, c’est d’être lui-même dans une dynamique et d’ignorer ses concurrents pour les discréditer.

Pour y parvenir, il va utiliser deux astuces dans son discours :

  • La première, c’est d’utiliser à fond des verbes factifs. 65 % des verbes expriment des actions, qu’il s’agisse de décrire des situations pendantes et critiques (« nous avons traversé », « nous avons fait face », « nous avons tenu bon », par exemple), ou de revendiquer un espace d’action (« en allant à la rencontre », « nous encourageons l’engagement », « notre volonté de continuer à faire avancer », etc.).
  • La deuxième, c’est de ne pas donner la moindre consistance à ses concurrents. Ils sont tout bonnement niés dans les pronoms : le texte ne contient aucune occurrence de « ils », de « eux », ou de « ceux ».

Dans le fond, cette lettre est un mot d’excuse pour ne pas faire campagne, parce que le contexte de crises successives est optimum pour la stature présidentielle, et parce qu’il n’y aurait tout simplement pas de contradicteurs valables.

Pour le dire encore autrement, la crise du Covid et la crise ukrainienne rassemblent derrière le chef de l’État, et il serait complètement contreproductif politiquement de faire un geste envers des « nains » politiques au risque de les faire exister.

C’est, du point de vue de la rhétorique, absolument redoutable.

Une confusion dans les pronoms qui interroge

Reste un détail qui a son importance, comme une sorte d’avertissement de ce que pourrait être Macron 2, puisque les circonstances vues plus haut lui donneraient raison : l’usage, à deux reprises, un peu flou du « nous ».

Au début de la lettre, on peut lire cette phrase : « Nous n’avons pas tout réussi. Il est des choix qu’avec l’expérience acquise auprès de vous je ferais sans doute différemment. »

Qui est donc le « nous » dans la première phrase ?

Compris comme un « nous » incluant le « je » qui écrit et le « vous » qui lit, s’agirait-il d’un mea-culpa étrange, excusant au passage les Français de ne pas avoir tout réussi avec leur président ?

Ou alors, si ce n’est pas cela, le « nous » devient un « je ». Parler de soi à la première personne du pluriel correspond à deux cas de figure : le nous de majesté, ou le nous de modestie.

À la fin de la lettre, on trouve aussi cette proposition : « Mais avec clarté et engagement j’expliquerai notre projet, notre volonté de continuer à faire avancer notre pays avec chacun d’entre vous. »

Il y a là la même difficulté : qui est le « notre » utilisé deux fois successives ? Normalement, il devrait s’agir d’un « notre » avec du « je » dedans et du « vous », mais ce ne serait pas logique dans le texte. Si le projet est coconstruit, il n’a pas à être expliqué à l’une des parties prenantes.

Ou alors, c’est encore une façon pour Emmanuel Macron de parler de lui à la première personne du pluriel.

Une lettre pour expédier une formalité

Est-ce qu’une courte lettre vaut pour un discours ?

Si vous êtes un président sortant au plus haut dans les sondages et sans adversaire réel, sinon de rejouer le second tour de l’élection de 2017, c’est possible.

Faire comme les autres aurait consisté à perdre les attributs exceptionnels que donne la fonction présidentielle. Et il n’y a aucune raison de faire cela.

Ainsi, un peu comme Marine Le Pen presque assurée d’être au second tour, la campagne de l’une et la non-campagne de l’autre n’ont guère d’importance.