Éric Zemmour : l’analyse rhétorique de son discours à Villepinte

Un seul discours peut-il transformer un journaliste polémiste en candidat à l’élection présidentielle plausible ? C’est tout l’enjeu de l’intervention d’Éric Zemmour du 5 décembre dernier à Villepinte. Du point de vue de l’analyse rhétorique, l’objectif était bien de parvenir à équilibrer l’ethos, le logos et le pathos. Et passant des plateaux de télévision à l’arène politique, c’est bien sur l’ethos — la crédibilité — qu’Éric Zemmour était particulièrement attendu.

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Un logos à chercher du côté du travail de journaliste et d’éditorialiste

Globalement, les différentes composantes du discours donnent le sentiment d’avoir affaire à un texte dont le style est plutôt narratif. Ce n’est pas une surprise pour les spectateurs de CNEWS qui ont pu suivre le polémiste chaque jour dans l’émission de Christine Kelly Face à l’Info. L’éditorialiste est connu pour son ton passionné, parfois exalté, et son goût pour les références à l’histoire qui lui permettent de construire un récit plein de pathos.

Si nous développons plus loin cet aspect, il est intéressant d’observer d’abord comment il fonde un discours catastrophique sur l’état de la France. Pour cela, il va utiliser des arguments qui, du point de vue de la rhétorique, s’appuient sur une démonstration, avec sa logique propre.

Ainsi, 37 % des adjectifs se classent comme « objectifs », c’est-à-dire qu’il précise une propriété à un nom. De la même manière que le ferait un journaliste qui veut rapporter ce qu’il voit avec des mots visant à illustrer et détailler ses descriptions. De plus, près de 15 % d’entre eux sont des adjectifs numériques, qui viennent spécifier une quantité. Dans une campagne qui fait la part belle à la technicité, égrener des chiffres est incontournable et présente un caractère, encore une fois du point de vue de la rhétorique, neutre.

De la même façon, pour les verbes, 41 % d’entre eux expriment des actions (des verbes factifs) et 32 % expriment des états (des verbes statifs, comme « être »), ce qui renforce le sentiment d’une description rapportée d’un processus qui se déroule en ce moment sous nos yeux.

Bien entendu, personne n’a jamais fait un bon discours ni remporté une élection avec un reportage. Il faut d’autres ingrédients, comme du pathos.

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Un discours qui mise comme attendu à fond sur le pathos

Du pathos, Éric Zemmour en a à revendre, ce qui n’est pas vraiment une surprise. Son goût pour l’histoire, les grands récits — particulièrement les grandes gestes de la France et des Français — transparaissent dans la plupart de ses interventions, comme dans ses écrits.

Comme le recours à l’émotion est un ressort très puissant pour mobiliser les foules, le candidat à la présidentielle ne manque pas d’utiliser cet outil avec un angle qu’il martèle : la France va très mal.

Pour ce faire, les thèmes du discours sont soigneusement choisis, tout comme l’association de certaines expressions. Le cadrage de son univers est ainsi significatif : les mots les plus fréquents se rapportent à la France (67), à la nation (« peuple », « patrie », « pays », etc., pour 55 termes) et aux Français (52). Pas de doute, donc, Éric Zemmour s’est approprié le thème de l’identité et du territoire.

De manière intéressante, on trouve également 18 mentions qui relèvent de la « force » et de la « puissance », 16 références à la « bataille » et au « combat », 14 à la « reconquête » mêlant subtilement le nom commun et le nom propre de son parti politique lancé à cette occasion. Face à la catastrophe en cours, le candidat façonne donc une réponse tout aussi épique.

Par huit fois, le terme de « nation » est accolé aux « Français », et pour quatre occurrences c’est la « France » qui est jointe à la « nation ». Pour quatre autres cas, c’est la « reconquête » qui précède le « pays ». Enfin, par trois fois, c’est sans détour qu’est évoqué le « combat » pour la « France ».

Pendant un peu plus d’une heure et quart, le candidat à la présidentielle joue à fond son atout et sa capacité à construire un récit épique, qui va captiver son auditoire grâce à des thèmes particulièrement inquiétants.

Toutefois, un logos maîtrisé et un pathos copieux ne suffisent pas à faire un bon discours, qui doit en plus faire de vous un candidat crédible. C’est bien sur cette question qu’Éric Zemmour était très attendu. Voyons comment il est parvenu à résoudre ce défi rhétorique.

La construction d’un ethos ad hoc

La plupart les constitutionnalistes sont d’accord pour dire que les institutions de la Ve République ont été taillées à la mesure du général de Gaulle. Et ce costume est bien grand à porter pour ses successeurs. Cette organisation du pouvoir correspond également au goût des citoyens français pour la recherche régulière de « l’homme providentiel ». Ce sera Vercingétorix qui se dressera devant César, Napoléon qui survient quand la Révolution est en péril (selon lui-même), et de Gaulle qui continue la lutte depuis le Royaume-Uni contre les Allemands et Vichy.

Donc Éric Zemmour n’hésite pas un seul instant. S’il tisse minutieusement un récit aussi alarmiste, c’est pour mieux se présenter en « homme providentiel » et tenter ainsi de gagner son ethos. Parce qu’il ne suffira pas de dire que tout va mal, il va falloir montrer la voie pour en sortir.

C’est ce que l’on retrouve dans la répartition des pronoms. Le « je » est celui qui est le plus utilisé, 188 fois pour 32 % de l’ensemble des pronoms. Viens ensuite le « nous », qui compte pour 28 % du total, manifestant le souhait de rassembler, action indispensable pour remporter une élection. On remarque enfin que près de 10 % des pronoms sont des « ils », qui ciblent les opposants d’Éric Zemmour, ou de la France d’après son discours.

La geste épique nécessite des défis, et donc des adversaires qu’il convient de combattre et de vaincre. Elle demande aussi des actions. C’est ici que les verbes performatifs entrent en jeu. Un verbe performatif, pour simplifier, énonce l’action qu’il commet. On prend souvent le verbe « jurer » comme exemple, avec l’énoncé « je jure » qui produit l’action de prêter serment en disant ces mots.

Dans son discours, c’est l’utilisation du verbe « vouloir » qui est caractéristique (avec aussi deux fois « promettre » et deux fois « avouer ») : « vouloir » intervient ainsi une soixantaine de fois. Comme François Hollande avec son « moi, Président », Éric Zemmour martèle son programme en exprimant une soixantaine de fois ce qu’il veut, littéralement, pour la France.

En s’inscrivant sans complexe dans l’esprit des institutions, en revendiquant l’étiquette « d’homme providentiel », et cadré dans un décor particulièrement à son avantage, Éric Zemmour parvient à prouver, du point de vue de la rhétorique, la valeur de sa démarche de candidater à la magistrature suprême.

De l’éditorialiste au candidat à la présidentielle : un discours initiatique

Les composantes d’un bon discours sont, invariablement depuis Aristote, la présence et l’articulation du pathos, du logos et de l’ethos. Le journaliste disposait des deux premiers attributs. En un discours, il est parvenu à arracher le troisième en créant sa geste personnelle.