Les trois-huit

Et si on arrêtait d’innover ?

Ma question est volontairement impertinente. Cependant, elle se pose, non ?

Pourquoi donc cette course frénétique à l’innovation, et ce, dans tous les domaines ?

Entendons-nous bien : je ne parle pas ici des technologies de ruptures comme le domaine spatial ou médical. Je pense plutôt à la vie professionnelle telle que nous la connaissons dans le tertiaire, qui fait de l’innovation sont « plus-si-nouveau-que-ça » mot fétiche.

Qui n’a jamais entendu parler de « management innovant » ou « disruptif », de « relation client innovante », de « communication différente », quand ce n’est pas pour glisser du « digital » partout… (heam…)

Variante : triez votre linge en fonction des couleurs et choisissez le programme « innovant » et « durable » pour le green washing, le programme « innovant » et « responsable » pour le social washing.

Qu’est-ce qui se cache derrière ce concept fourre-tout ?

Une grande violence contre les hommes, je crois. L’injonction d’innovation réclame avant toute chose d’être « nouveau » ou encore « différent ». Elle signifie que nous ne serions pas acceptables comme nous sommes : pas assez performants, pas dans le coup, out, has been…

Alors, pour continuer à être appréciés et considérés, nous devrions nécessairement nous réinventer, et donc nous renier.

Insécurisé, le professionnel « dans le coup » carbure à la peur et au stress.

Un peu comme un homme préhistorique qui n’a dû son salut que grâce à l’adrénaline et des sens exacerbés (parce que finalement échapper aux dinosaures — oui j’assume cet anachronisme pour les besoins de la démonstration — demande les mêmes sens que pour échapper à une charrette).

Cave people near bonfire

Pas certain que Gérard n’obtienne la certification ISO 9001 Silex en plein air…

Si les sauriens n’ont pas eu notre peau, peut-être que les réunions de conduite du changement et les séminaires team building y arriveront ?

Innover ou améliorer ?

En vérité, l’injonction d’innovation ne serait-elle pas avant tout chose un évitement commode à ne pas tenter d’abord d’améliorer ce qui peut l’être ? Ou autrement dit, à faire avec ce que l’on a ?

Premièrement, nous pourrions peut-être commencer par devenir de meilleurs professionnels en nous appliquant dans notre art, avec persévérance. En se tournant aussi vers nos gens, et en écoutant, sans préjugés.

Deuxièmement, il faudrait ne pas oublier que peu d’entre nous seront de véritables précurseurs. Et d’abord, accepterions-nous ce que le vrai avant-gardisme exige, étant avant tout une lutte de longue haleine, avant d’être peut-être finalement adopté ?

Enfin, pourquoi penser que le changement passe forcément par l’innovation ? Quelqu’un a-t-il déjà tenté « l’amélioration », « le raffinage » ou « l’achèvement » ?

Oui, Henri Ford il y a un siècle, qui n’a pas inventé l’automobile ni la chaine de montage, mais qui les a améliorées en s’appropriant les techniques des horlogers, en raffinant les mécanismes des fabricants d’armes et en achevant donc l’industrialisation de la production des véhicules bon marché.

Et de créer la fameuse rupture que nous connaissons encore aujourd’hui…

Catégories :Les trois-huit