Les trois-huit

Maman, c’est quoi un dossier ?

Telle était la question pressante de ma fille hier soir. Nous étions toutes occupées à nos activités hautement intellectuelles, elle dessinant un dragon à fesses (oui, oui) et moi les courses en ligne. « Oui, maman, tu es sur ton ordinateur, ça veut dire que tu fais des dossiers… ».  

bored  little schoolgirl

Petite Gérardinette deviendra grande : « Quand je serais grande, je serais gonflée, comme maman ! »

Cette question incongrue et très anodine a déclenché une chaîne d’effets non maîtrisés.  

Pour commencer un flashback. Moi, 7 ans, voulant être dentiste-danseuse ou casque bleu. Et puis l’accélération du temps jusqu’à aujourd’hui et le défilé de toutes les péripéties qui m’ont conduite à « faire des dossiers ». 

Ensuite, une profonde déprime express, existentielle, totale, jusqu’à remettre en cause la réalité de la vie telle qu’on la connaît.  

Puis, une colère réprimée et indignée contre la société, l’économie et le reste. « Pourquoi ne suis-je pas en train de regarder les arbres pousser ? ». 

Enfin, un fatalisme et une résignation face à la situation et à cette description si crue de mon activité professionnelle. Oui, je gère des dossiers. Un flux d’informations sans fin, pas très cohérent et abyssal. Oui, parfois j’ai l’impression de surfer sur le vide ou que mon boulot n’a pas de sens ou de but. Bref, je suis un agent économique de la société de service du XXIe siècle. 

Mais ça, il ne faut pas le dire aux enfants. Pour eux, chaque chose à un but et une place. Sinon, ladite chose n’existerait pas. Et si la question de ma fille m’a déstabilisée, la réponse que je devais lui apporter m’a sauvée.

« Un dossier, mon poussin (la métaphore animale marche toujours bien), c’est une pochette cartonnée dans laquelle j’écris toutes les questions, les difficultés, les espoirs, les buts et les contraintes de la personne qui me confie son projet. Ce dossier, c’est une sorte de grand chaudron, dans lequel je prépare la meilleure recette pour l’aider et la soulager. En plus, je ne suis pas seule à faire les mélanges. On y met aussi des images, des sons, des textures, des goûts. Mon objectif c’est que la personne qui m’a fait confiance reparte avec un beau et bon gâteau (la métaphore culinaire, c’est pas mal aussi). Et surtout avec le sourire. Tu comprends ? » 

« En fait tu aides les gens avec tes dossiers. C’est cool, ça ! » 

Oui, c’est cool. Et je me suis réconciliée avec mon boulot.

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