Les trois-huit

Tout a commencé le jour où l’on m’a demandé mon titre.

Ce que mon interlocutrice voulait savoir, c’était comment je féminisais ma fonction. « Vous écrivez cheffe d’entreprise ? » (Bien appuyer sur le son [f] pour marquer la féminisation). « Non, moi je suis plutôt cheftaine. » répondis-je avec un grand sourire. Quitte à jouer dans les clichés, l’image de la jeannette me plaisait bien. Malheureusement, et comme le veut l’époque, mon interlocutrice n’avait pas compris le trait d’humour de ma réponse. Me voici donc affublée d’une étiquette sur ma veste, indiquant à qui veut le lire que je m’imagine scout. Heureusement, je suis une femme : toutes les fantaisies me sont autorisées, et donc personne ne remarque ma blague. D’ailleurs, peu importe qui je suis réellement au fond, j’entre dans la catégorie stéréotypée des « femmes entrepreneurs ». 

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Courage Gérardinette, l’équité, c’est dans 7843 kilomètres.

Vous n’imaginez pas combien de prix, de trophées et autres statuettes sont décernés aux femmes entrepreneurs. A priori, tout part d’une bonne intention : valoriser l’engagement des femmes dans l’économie de marché et en faire des dirigeants aussi bons que les hommes…. Mais avec des valeurs toutes féminines comme la douceur, l’empathie, la tempérance, la bonté… dans des domaines souvent domestiques, comme les cosmétiques ou la petite enfance. Parce qu’avant d’être un entrepreneur, on est, bien entendu, une femme et une mère. Déjà, là, on voit qu’à essayer de combattre des clichés, on ne fait que les renforcer. C’est aussi penser qu’il y a déjà trop d’entrepreneurs parmi les hommes, ce qui est loin d’être le cas en France. 

Surtout, on passe à côté du réel plafond de verre. Pourquoi propose-t-on aux femmes de devenir entrepreneurs ? Pour ne pas parler du chômage ? Pour éviter une bonne conversation sur les modes de garde ? Pour récupérer des décennies d’injonctions contradictoires, et ce, malgré la libéralisation des mœurs et de l’éducation ? 

Pourquoi catégorise-t-on ? Pourquoi « les femmes entrepreneurs » ? Pourquoi « les entrepreneurs de banlieue » ? Parce que catégoriser, c’est séparer. C’est discriminer dans le premier sens du mot. Eh oui, si je suis une « femme entrepreneur », suis-je réellement un entrepreneur ? Pourquoi le fait d’être une femme changerait-il quoi que ce soit à ma façon d’entreprendre ? Je suis gauchère : cela a-t-il aussi des conséquences sur ma manière de travailler ? 

Est-ce que je suis condamnée à rester dans cette catégorie, ou bien puis-je jouer sur le terrain des autres, de la majorité, de ceux qui n’ont pas de catégorie et qui n’ont pas à se justifier ? (Ici entendre les entrepreneurs hommes de 35 à 50 ans, qui ne sont pas issus de l’immigration). Suis-je obligée d’être empathique et douce ? Puis-je être conquérante et agressive ?  

Ces questions, personnellement, je ne me les pose pas. Comme pour toutes les discriminations, ce sont les autres qui me la renvoie. Et ce ne sont pas les hommes avec lesquels je travaille qui me traitent différemment parce que je suis une femme. C’est souvent des femmes, qui se revendiquent d’ailleurs féministes. Quelle ironie ! Sans oublier que, comme toutes les modes, c’est aussi un joli objet marketing… 

Être une femme quand on entreprend n’est pas ni handicap, ni un atout.  

Je suis un entrepreneur comme les autres. 

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